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Publié par Roldan

Extrait du récit de sa propre histoire, un joyau littéraire de André Dumas...

Mais il est un soir que je ne peux oublier. Mon Oncle, au cours de ses pérégrinations, avait fait la connaissance d'un gardien de phare, et les deux hommes étaient devenus si bons amis que nous obtînmes l'autorisation d'un visite nocturne. 

Nous nous mîmes en route après dîner. Ma tante , que la promenade ne tentait guère, se dévoua pour garder ma fille Yvette. 

Quelle nuit ! Pas de lune, mais toutes les étoiles étaient dehors, scintillantes, vivantes, affairées. Plus d'une heure, nous marchâmes suivant d'abord un sentier qui qui traversait la lande. Des chaumières dormaient, blotties dans un pli de terrain, comme pour se cacher de la tempête et des ténèbres. Par moment, d'on ne sait où, nous arrivait la voix rauque d'un chien qui aboyait longuement dans le silence. Jeanne avait un plaid d'écosse, dont j'aimais le bon air honnête, mais qui déplaisait à sa tante pour son extrême simplicité. Et, quand il fallut quitter la lande pour s'avancer parmi les récifs, je passai le bras sous le plaid de Jeanne pour la soutenir parmi les rochers. 

Le gardien nous attendait, tenant à la main sa lanterne dont la lueur éclaboussait la nuit. Le décor était si fantastique que nous restions silencieux. Sur un roc, face à l'infini, se dressait le phare, à l'extrême pointe du continent.

Nous gravîmes l'escalier en colimaçon, suivis du gardien dont la lanterne nous éclairait par alternatives, selon sa position sur les marches par rapport à nous. Un coup de vent faillit emporter mon chapeau, et nous nous trouvâmes sur la plateforme devant les cieux grands ouverts, face à face avec l'océan.

Saisis, nous contemplions le panorama. A nos pieds, occupée à de mystérieux remue-ménage, l'eau clapotait parmi les roches. Tous les étoiles étaient là : les sept étoiles de la grande Ourse, qui se découpait très nettement vers le nord, la voie Lactée, traînant sa chevelure phosphorescente faite de poussière de soleils, l'étoile polaire, qui suivirent les premiers navigateurs, Cassiopé, Pégase, Sirius que les prêtres des Pharaons guettaient de leurs observatoires, et toutes les étoiles qu'invoquent les amants en extase et les marins en détresse, tous les astres connus ou inconnus, tous ces millions de mondes que les hommes regardent à peine, scintillaient dans un poudroiement vertigineux.

Nous nous taisions, et je me gardais de briser le silence, heureux que Jeanne m'eût accompagné ce soir-là. Le grand air du large devait purifier son esprit des médiocres histoires que sa tante lui ressassait. L'immense ciel semé d'étoiles protégeait notre amour et nous rapprochait.

Plus près de nous, dans un vaste demi-cercle, clignotants, virants, des phares étincelaient dans la nuit. Le gardien en nomma quelques-uns : tous là-bas, le phare d'Ouessant, avec ses éclats rouges, et le phare d'Armen, du Minou, de la pointe Saint-Mathieu, qui fouillaient les ténèbres et scrutaient l'étendue, pareils à des pâtres fidèles, veillant sans relâche sur les flots. Au sud, des feux tournants balayaient le ciel, et c'était le faisceau d'Eckmühl passant par dessus la presqu'île. Et d'autres, plus petits, reprenaient soir après soir leur tâche, toujours exacts au rendez-vous. 

Mon Oncle curieux de chaque chose, voulut connaître le mécanisme du phare et les deux hommes disparurent ensemble dans la chambre de lanternes. Leurs voix nous parvenaient encore par instants. La mer, à peine visible faisait une grande nappe noire et les vagues s'étiraient avec un long murmure de marée montante. 

Oh! combien de marins, combien de capitaines ...

Plus encore, que bruyante ou courroucée, elle nous donnait, cette mer tranquille, une étrange sensation d'infini. Et pensant aux millions d'habitants de l'ancien monde, aux peuples de toutes races qui s'échelonnent de la mer de Chine à l'Océan, nous songions qu'à cette minute, debout sur notre rocher, les plus occidentaux de tous les êtres, nous nous dressions, en face de l'immensité, à l'avant-garde du continent.

Les voix d'hommes ne nous parvinrent plus. Alors nous nous trouvâmes plus seuls encore, le mari et la femme, dansla grande nuit semée d'étoiles. les phares à éclats jetaient leurs éclats réguliers ; les phares à feux tournants tournaient toujours dans le lointain, et les phares à éclipses, tous les quatre ou cinq secondes, rayonnaient pour s'éteindre aussitôt. Tous, sentinelles attentives, orgueilleux d'être des lumières, remplissaient leur devoir d'éclairer et toute une prodigieuse vie nocturne nous était révélée tout à coup. 

Jeanne, émue, murmura : 

- Que c'est beau. !

Alors, sous les cieux grands ouverts, sur cette extrême pointe du vieux monde, je pressai  longuement ma femme sur mon coeur, heureux de la sentir encore toute frémissante entre mes bras. 

extrait du livre de André Dumas . Ma petite Yvette. 

 

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